Lettres Périgordines : Bertran de Born

Bertran de Born

 (... 1159-1195 ...)
 

 "Bertran de Born fut un châtelain de l'évêché de Périgord, seigneur d'un château qui se nommait Hautefort. Il fit toujours la guerre contre tous ses voisins, contre le comte du Périgord, contre le comte de Limoges, contre son frère Constantin et contre Richard tant que celui-ci fut comte de Poitiers. Il fut bon chevalier, bon guerrier, bon amoureux et bon troubadour ; il était docte et il parlait bien. Il sut bien régler la bonne et la mauvaise fortune. Il dominait quand il le désirait le roi Henri et son fils ; mais il voulut qu'ils fussent toujours en guerre l'un contre l'autre, père, fils et frère, et il voulut toujours que le roi de France et le roi d'Angleterre fussent en guerre. Et s'ils avaient paix ou trêve, il s'efforçait aussitôt par ses sirventes de rompre la paix et de montrer comment chacun d'eux était déshonoré par cette paix. Aussi en retira-t-il de grands biens et de grands maux."

Il avait environ quarante ans vers 1180 quand il composa les chansons connues qui nous sont parvenues. A cet époque, il est déjà un poète reconnu et de réputation solidemment établie. En effet, c'est vers cette période que des grands seigneurs firent appel à lui : Raymond V de Toulouse, Henri "le jeune roi" et Richard Coeur de Lion. On ignore l'origine et comment se forma son talent. Il serait né aux alentours de 1140 au château de Hautefort. Sa famille portait le nom du fief de Born, château dans lequel il naquit. Il partageait Hautefort avec un frère, Constantin, ce qui donna lieu à de grave démêlés.

Il n'était pas un de ces chanteurs professionnels qui parcouraient les routes et vivant de la protection d'un haut seigneur. Bertran de Born est lui-même un seigneur de la noblesse limousine. Sa noblesse donne un caractère particulier à sa poésie. Il se fait le porte-parole de cette petite noblesse besogneuse, les simples chevaliers, les châtelains pauvres. Il est plus guerrier que poète, préférant vivre de son épée plutôt que de ses chansons. Ses poèmes reflètent les circonstances de ses rencontres, des évènements auxquels il participe. C'est une poésie "d'occasion" qui ne manque pas de qualités et de prestige.

Les Chansons d'Amour.

Chez ce troubadour, on distingue deux types de chansons d'amours. Un premier type  assez classique, proche des autres "cansos" de troubadours, et un second qui s'en démarque. L'originalité dans ce second type de poème réside dans le fait qu'elles n'en sont pas vraiment. Elles ne ressemblent pas aux "cansos" des autres troubadours. Ainsi, après être tombé en disgrâce auprès de sa dame Bel-Senhor, il compose une chanson, dans laquelle il cherche à la remplacer par une autre. C'est le thème courant de la "chanson de change". Devant l'impossibilité de trouver une dame équivalente, il en invente une de toute pièce en demandant à une série de dame de lui céder ce qu'elles ont de mieux. Il emprunte à l'une son doux regard amoureux, à l'autre sa gorge et ses mains etc... pour finir il demande à Bel-Senhor de lui inspirer le même puissant désir que celui qu'il éprouvait pour elle :

Bels Senher, ieu no.us quier al,
Mas que fos tan cobeitos
D'aquesta com sui de vos.
Donc midons per que.m refuda,
Pois sap que tan l'ai volguda ?

"Beau Seigneur, je ne vous demande rien d'autre que d'être aussi désireux de celle-ci que de vous. Puis il termine sur une interrogation avec une pointe d'humour : pourquoi ma dame me repousse-t-elle alors qu'elle sait que je l'ai tant désirée ?." Ce poème peut apparaître comme un prétexte pour chanter ou courtiser toutes les dames connues de Bertran de Born.

Pendant l'hiver 1182-1183, Richard Coeur de Lion rendit visite à sa soeur Mathilde, duchesse de Saxe, installée à Argentan dans l'Orne avec son mari banni d'Allemagne (rivalité dans la succession du trône du Saint Empire), il invita Bertran de Born dans sa suite. Deux chansons nous renseignent sur ce voyage et sur la mentalité des seigneurs normands. Telle que la décrit le poète, la cour d'Argentan étaient une de ces cours ou régnait la morosité, l'ennui et la vulgarité, une cour sans rire et sans plaisanteries, rien qu'un "parc de barons".

On om no gab no no ria.
Cortz ses dos
Non es mas parcs de Baros!
Et agra.m mort ses falhia
L'enuois e la vilania d'Argentos...

"Jamais ne sera une cour accomplie celle où l'on ne plaisante ni ne rirait jamais : cour sans dons n'est rien qu'un parc de barons, et l'ennui et la grossièreté d'Argentan m'aurait tué sans faute..."

Ce couplet montre l'importance qu'accordait Richard Coeur de Lion à la gaité dans cette triste cour. Bertran le sait et s'exécute. Il rencontre Mathilde qui connaît la réputation du troubadour et l'accueille avec courtoisie. Bertran compose alors pour elle deux chansons. Il exalte la noble Dame, la comparant à Hélène de Troie. Il trouve pour la chanter des accents nouveaux :

De tota beutat terrena
An pretz la tres de Torena...
Mas ilh es sobre lor mais
 Que non es aur sobr'arena...

"Les trois (soeurs) de Turenne dépassent en renommée toute beauté terrestre, mais elle (Mathilde) les dépasse encore plus que l'or ne dépasse le sable..."

Ou bien il lancera un adieu joyeux aux Dames les plus renommées de son cher Limousin. Que Bel-Senher et Bel-Cembeli cherche quelqu'un d'autre pour les chanter car lui même a trouvé la plus gentille et la plus belle du monde! Il chantera la beauté de Mathilde, son gracieux parler, son beau sourire, ses dents de cristal, son corps élancé, délicat, frais et lisse. Sa valeur est au dessus de toutes les autres. Ce sera un honneur pour la couronne romaine, quand elle ceindra  votre tête, lui chante-t-il.

Bertran chante les thèmes les plus fréquents de l'amour courtois. Il les exprime magnifiquement. Mais personne ne prend ses déclarations au sérieux. C'est le jeu de cette poésie amoureuse où le poète agrée par la dame compose pour elle, à la grande joie des connaisseurs et des amateurs éclairés.

Rassa tan creis e monta e poia
cela qu'es de totz engans voia
sos pretz a las autras enoia
qu'una no-i a que ren i noia
que-l vezers de sa beutat loia
los pros a sos ops cui que coia
que-lh plus conoissen e-lh melhor
mantenon ades sa lauzor
e la tenon per la gensor
e sap far tan entier'onor :
no vol mas un sol preiador.

Rassa, tant croît, monte et s'élève celle qui est dépourvue de toute fausseté que son mérite ennuie les autres [dames] ; il n'y en a pas une qui y nuise  la vue de sa beauté engage les preux à son service, à qui que cela déplaise [ou non], parce que les véritables connaisseurs et les meilleurs maintiennent toujours sa louange et la tiennent pour la plus gentille, car elle sait son honneur si intègre qu'elle ne veut qu'un seul soupirant.

Rassa domn'ai qu'es fresca e fina
conhda e gaia e mesquina :
pel saur ab color de robina
blanca pel cors com flors d'espina
coude mol ab dura tetina
e sembla conil de l'esquina
a la fina fresca color
al bo pretz et a la lauzor
leu podon triar la melhor
cilh que si fan conoissedor
de me ves qual part eu ador.

Rassa, j'ai une dame qui est fraîche et fine, aimable, gaie et jeune, aux cheveux blonds, teint de rubis, blanche de corps comme fleur d'aubépine, le coude tendre et le téton dur, et elle semble un lapin de [par son] dos, à la pure et fraîche couleur, au noble mérite et aux louanges [qu'on fait d'elle]  ceux qui prétendent me connaître, [c'est-à-dire] de quel côté je porte mon adoration, peuvent facilement discerner la meilleure.

Rassa als rics es orgolhoza
e fai gran sen a lei de toza
que no vol Peiteus ni Toloza
ni Bretanha ni Saragoza
ans es de pretz tan enveioza
qu'als pros paubres es amoroza
pois m'a pres per chastiador
prec li que tela car s'amor
et am mais un pro vavassor
qu'un comte o duc galiador
que la tengues a dezonor.

Rassa, envers les nobles, elle est orgueilleuse, et elle fait [preuve d'un] grand sens, elle a loi de jeune fille qui ne veut ni Poitiers, ni Toulouse, ni Bretagne, ni Sarragosse, mais qui est si envieuse (désireuse) de mérite qu'elle est amoureuse de pauvres preux  puisqu'elle m'a pris pour maître, je la prie qu'elle tienne cher (précieux) son amour et qu'elle aime davantage un preux vavasseur qu'un comte ou un duc trompeur qui l'amène au déshonneur.

Rassa rics om que re no dona
ni acolh ni met ni non sona
e que senes tort ocaisona
e qui merce-lh quier no perdona
m'enoia e tal persona
que servizi no guizerdona
e li ric om cassador
m'enoian e-lh buzacador
gaban de volada d'austor
que ja mais d'armas ni d'amor
no parlaran om entre lor.

Rassa, un homme riche qui ne donne rien, ni n'accueille, ni ne dépense, ni ne sonne (chante ou joue d'un instrument) et qui accuse sans tort (sans raison) et qui ne pardonne pas à celui qui recherche sa merci, m'ennuie ! Ainsi que toute personne qui ne reconnaît pas les services [rendus]. Et les hommes puissants [et] chasseurs m'ennuient ! Et aussi ceux qui chassent avec des busards se moquant du vol de l'autour, car jamais ni d'armes ni d'amour ils ne parleront entre eux.

Rassa aisso-us prec que vos plassa :
rics om que de guerra no-s lassa
ni no s'en recre per menassa
tro qu'om si lais que mal no-lh fassa
val mais que ribiera ni cassa
que bo pretz n'acolh e n'abrassa
Maurin ab N'Aigar son senhor
te om per bon envazidor
e-l vescoms defenda s'onor
e-l coms deman la-lh per vigor
e veiam l'ades al pascor.

Rassa, je prie que cela vous plaise : un grand seigneur qui ne se lasse pas de la guerre et qui n'abandonne pas malgré les menaces, jusqu'à ce qu'on cesse de lui nuire, voila qui vaut mieux que la rivière (la chasse aux oiseaux) ou la chasse, car il recueille et ramasse bon prix. On tient pour de bons envahisseurs Maurin et son seigneur Aigar. Que le vicomte défende son honneur et le comte le lui demande de vive force, et voyons toujours à Pâques !

Mariniers vos avetz onor
e nos avem camjat senhor
bon guerrier per torneiador
E prec a-N Golfier de la Tor
mos chantars nol fassa paor.

Marinier vous avez de l'honneur, et nous, nous avons échangé un seigneur bon guerrier pour un amateur de tournois, et j'espère que mon chant ne fasse pas peur à Golfier de la Tor.

Papiols mon chantar recor
en la cort mon mal Bel Senhor.

Papiol, fais parvenir mon chant à la cour de mon cruel Bel Senhor.

(source http://histoire-ma.chez-alice.fr/troubadours/Troubadour/BertrandDeBorn-1.html)


Article ajouté le 2008-06-22 , consulté 79 fois

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