Tran-tran



 

«  Tran-tran était un vigoureux vigneron, bon vivant et enjoué. Il vivait en pays de Bergerac et élevait une vigne d'une qualité exceptionnelle. Son visage était coloré tout comme son vin. Ses vaisseaux sanguins semblaient en être imprégnés. Il se plaisait à clamer qu'il avait trois passions dans sa vie : sa femme Planchette qu'il adulait, sa vigne qu'il bichonnait et son vin qu'il adorait. Certes Planchette avait peu de poitrine, d'où son surnom. Elle avait un joli minois, des rondeurs fessières remarquables d'aspect et de proportion. Son corps était élancé, svelte comme celui d'une jeune fille pubère. Ses yeux avaient une luminosité de pierres précieuses. Elle avait des dents éclatantes, une voix mielleuse, une chevelure d'ébène, luisante, coiffée avec grand art, en harmonie soignée qui attirait tous les regards. Planchette était d'une bonté de sainte, toujours prête a rendre service, ignorant la médisance et la mauvaise humeur, tolérante vis-à-vis de tous et surtout de Tran-tran, bon bougre souvent excessif, y-compris dans son amour du vin. Les barriques vides sur lesquelles il tapait avec son index replié, le poing fermé et qui faisaient « tran-tran » le rendaient dépressif lorsque leur nombre augmentait. Plus Tran-tran était triste, plus il buvait. Jamais, même dans ses beuveries les plus excessives, Planchettes lui fit un reproche, une remarque, « pas même l'esquisse d'une grimace » selon Tran-tran.

 

Un matin de novembre dernier, mois des morts pendant lequel le soleil parait malade ou triste de s'éloigner, quand la brume envahit la campagne, quand la nuit semble avoir gagné son combat contre le soleil et ou les premières fraicheurs sont porteuses de nostalgie, rhumes et autres désagréments, Planchette est tombée malade d'une mauvaise fièvre venue de l'étranger. Tran-tran réagit d'abord avec vigueur et détermination, exprimant fort son amour pour elle. Il s'arrêta même de boire pour pouvoir compter convenablement les gouttes que devait prendre Planchette, prescrites par le docteur Bouléguoté. Malgré les soins de Tran-tran Planchette allait de plus en plus mal et devait s'aliter toute la journée. Son mari, oubliant ses autres passions, restait près d'elle, assit sur une chaise positionnée à l'inverse de la normale, les bras croisés sur le dossier. Planchette résiste.

 

Au printemps on crut à une amélioration. Trantran reprit du goût à la vie espérant une guérison. Un jour, au bras de son mari elle eut même la force d'effectuer une promenade dans les vignes. Mais un matin, alors que le soleil se levait, que les premiers bourgeons commençaient à éclater, que les merles réveillés composaient des solfèges, que les premières jonquilles au bois étaient apparues, Planchette est partie pour l'au-delà. Notre homme a poussé un sanglot démesuré, à la dimension de son chagrin, un cri voisin de celui du Pélican, celui de Vigny quand il s'arrache le cœur. Il est entré dans une colère si violente qu'un mur fit les frais d'un coup de poing qu'il porta à se démonter l'épaule, à se casser le bras. Il ne ressentit aucune douleur et ignora le sang qui coulait de sa main meurtrie. « Sur cette terre ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers. Je ne sais si tu seras heureuse où tu es partie ma Planchette. Tu méritais de vivre, de rester parmi nous ici-bas ou tu apportais tant de bonheur aux tiens ».

 

Dès lors Tran-tran n'eut plus goût à rien et négligea tant sa vigne que lui-même. Il perdit sa joie de vivre, s'enferma, se cloîtra, se remit à boire et fit dépression sur dépression dès que ses barriques font tran-tran. Ses voisins et amis lui rendent visite, régulièrement tristes de le voir dépérir. Un jour il leur dit : « lorsque m'a dernière barrique fera tran-tran, je mettrais fin à mes jours » ; « Ne dis pas de bêtises » lui disent' ils « nous voulons te garder ».

 

Ses voisins, l'ont trouvé avant-hier… pendu dans sa cave. Chacun d'eux a frappé sur ses barriques et toutes sans exception ont répondu « tran-tran ». Ce bruit lugubre résonne dans ma tête et pourtant, souvent, venant du ciel, je crois entendre les rires heureux de Tran-tran et de sa Planchette.  ».

 


Article ajouté le 2008-05-25 , consulté 79 fois

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